Il y a des sujets que l’on croit connaître simplement parce qu’ils nous entourent. Je pense que le design fait partie de ceux-là.

Nous vivons avec lui en permanence : il se glisse dans les objets que nous utilisons, dans les services que nous traversons ou dans les interfaces que nous ouvrons sans y penser. Il organise nos gestes, accompagne nos décisions et influence nos habitudes. Et pourtant, il reste souvent difficile à définir autrement que par ce que l’on voit.

Pendant longtemps, j’aurais moi aussi parlé de formes, d’esthétique et de fonctionnalité. J’aurais décrit quelque chose de bien conçu et d’agréable à utiliser, un peu comme une forme d’évidence.

Mais cette évidence s’est déplacée au fil de mes lectures et surtout à travers la préparation de cette série de podcasts réalisée avec l’association Women in Design.

Désormais, le design m’apparaît comme une manière de penser, de structurer et de décider.

Pourquoi raconter le design autrement

Cette série est née d’un constat partagé : les récits du design, tels qu’ils circulent encore aujourd’hui, restent partiels. Ils mettent en avant certaines figures et pratiques tout en laissant dans l’ombre d’autres approches.

L’association Women in Design nous permet de déplacer le regard et propose une autre manière de raconter le design. Cela passe par les textes, par les livres, par celles qui prennent le temps d’écrire et de transmettre une pensée.

Derrière chaque discipline, il y a une construction intellectuelle. Et dans le cas du design, cette construction reste encore trop souvent implicite.

Donner la parole à des autrices, c’est donc rendre visible une autre dimension du design : celle qui s’élabore dans le langage, dans l’analyse et dans la mise en forme d’idées qui dépassent largement les objets.

— une série publiée de mars à mai 2026 sur le podcast Pop in —

Lire le design pour apprendre à le voir

Ce qui s’est imposé progressivement dans cette série, c’est la place centrale des livres. Chaque épisode s’appuie sur un ouvrage. L’idée n’est pas d’en faire une synthèse, mais d’entrer dans un raisonnement et de suivre un cheminement.

Ce travail de lecture transforme le regard.

Un objet cesse d’être uniquement ce qu’il montre et devient le résultat d’une série de décisions. Une interface ne se réduit plus à son usage. Elle révèle une intention, une manière d’orienter l’utilisateur. Un service ne se limite plus à son efficacité. Il traduit une vision, parfois implicite, de ce qui doit être facilité ou empêché.

Peu à peu, une autre forme d’attention se développe.

On ne regarde plus seulement ce qui est là, et on s’intéresse à ce qui a rendu cela possible.

Poser un cadre : rendre visibles des voix et des récits

Le premier épisode de la série, enregistré avec Johanna Rowe Calvi et Eva Rielland, propose de revenir à l’origine de cette démarche.

Il y est question de la naissance de Women in Design, ainsi que du constat qui l’a rendue nécessaire.

Ce qui apparaît dans cet échange, c’est que l’invisibilisation ne concerne pas uniquement des personnes. Elle concerne aussi des références et des manières de penser qui peinent à trouver leur place dans les discours dominants.

Interroger le design, dans ce contexte, revient à interroger ce qui est transmis et ce qui ne l’est pas. Cela revient à se demander qui écrit l’histoire et à partir de quels points de vue.

Ce cadre posé en ouverture donne une clé de lecture pour l’ensemble de la série.

L’épisode avec Johanna Rowe Calvi et Eva Rielland —

Faire entrer le design dans les décisions

Avec Brigitte Borja de Mozota, le design change d’échelle.

Il ne s’agit plus seulement d’objets ou d’usages, mais d’organisations, de stratégies et de décisions qui engagent le long terme.

Dans son travail, et notamment dans Strategic Design to a Responsible Future, elle montre que le design ne peut produire des effets réels que s’il est intégré en amont. Tant qu’il intervient à la fin des projets, il reste limité à une fonction d’ajustement.

Ce déplacement est déterminant : il suppose de considérer le design comme une discipline capable de dialoguer avec le management, avec l’économie et avec les enjeux de responsabilité. Il suppose aussi de lui donner un langage, des outils, une légitimité qui lui permettent d’exister là où se prennent les décisions.

À travers cet échange, le design apparaît comme une manière d’organiser le réel, bien au-delà de sa dimension visible.

—- L’épisode avec Brigitte Borja de Mozota —-

Comprendre le design comme un fait culturel et politique

La conversation avec Alexandra Midal introduit une autre profondeur.

Elle propose de considérer le design comme un fait culturel, idéologique, parfois même politique.

Ainsi, on comprend à quel point le design n’est pas neutre. Il ne se contente pas d’accompagner des usages puisqu’ il participe à la construction de normes, à la diffusion de récits et à l’organisation de rapports de pouvoir.

À travers son travail, et notamment dans Design, introduction à l’histoire d’une discipline, elle met en regard les figures reconnues et celles qui ont été oubliées, les récits dominants et leurs marges.

Ce qu’elle propose n’est pas une nouvelle version de l’histoire du design, mais une manière d’apprendre à la questionner.

— L’épisode avec Alexandra Midal —

POP IN Cécile

Cofondatrice de Maison Lacmé, Cécile crée des ponts entre artistes, artisans d’art et publics à travers des expositions, ateliers et formats innovants. Elle est aussi la voix du podcast Pop in !, où elle explore comment l’art éclaire nos vies. Après avoir dirigé pendant plus de dix ans La Minut’Rit, elle s’engage aujourd’hui pour la valorisation des métiers d’art et la transmission. Bénévole active au sein de Réseau Entreprendre et Femmes & Challenges, elle défend une vision où création, excellence et engagement s’allient.

Tags : design, podcast, création, autrice

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Le design comme construction de soi

Avec Lucie Lebaz, le design se déplace encore, mais cette fois vers un territoire plus intime.

Il ne s’agit plus seulement de concevoir des objets ou des systèmes, mais de travailler sur la manière dont une personne se positionne, se raconte, prend sa place.

Dans J’ai peur mais j’y vais, la question de la légitimité devient centrale.

Ce qui apparaît dans cet échange, c’est que la légitimité ne se décrète pas. Elle se construit progressivement, à travers des choix, des prises de parole, des actions qui engagent.

Le design, dans ce contexte, ne concerne plus uniquement des formes extérieures. Il touche à une forme d’architecture intérieure.

Il devient un outil pour habiter une posture.

— L’épisode avec Lucie Lebaz —

Concevoir dans un monde aux ressources limitées

Avec Camille Bosqué, le design se confronte à une réalité plus matérielle.

Dans Design pour un monde fini, elle propose de penser la conception dans un contexte où les ressources ne peuvent plus être considérées comme infinies.

Ce changement de perspective transforme profondément les pratiques.

Il ne s’agit plus seulement de produire, d’innover, d’ajouter. Il s’agit aussi de composer avec des contraintes, de réutiliser, de détourner, de ralentir.

Ce qui se joue ici, c’est une autre manière d’envisager le rôle du designer. Moins centré sur la production d’objets, davantage engagé dans la transformation des usages et des systèmes.

Quand les mots deviennent des outils de conception

Enfin, avec Gladys Diandoki, le design se loge dans un espace encore plus discret.

Celui des mots.

Dans les environnements numériques, les mots guident, orientent, rassurent ou déstabilisent. Ils accompagnent chaque interaction, souvent sans être perçus comme des éléments de design à part entière.

Dans UX Writing : Quand le contenu transforme l’expérience, elle montre que le contenu ne peut plus être considéré comme un simple habillage. Il fait partie intégrante de la conception.

Ce déplacement est subtil, mais il révèle à quel point le design peut être présent là où on ne l’identifie pas immédiatement.

Ce que cette série transforme dans le regard

En construisant cette série, quelque chose s’est progressivement déplacé. Le design n’apparaît plus comme une discipline parmi d’autres.

Il devient une grille de lecture. Il permet de comprendre autrement les objets, les services, les organisations. Il invite à s’intéresser aux choix qui précèdent les formes, aux décisions qui structurent les usages, aux intentions qui orientent les expériences.

Ce déplacement ne produit pas des réponses immédiates.

Il ouvre des questions. Les épisodes de cette série ont été pensés comme des points d’entrée.

Ils peuvent s’écouter indépendamment, se compléter, se prolonger par la lecture des ouvrages évoqués. Ils offrent des perspectives différentes, parfois complémentaires, parfois en tension.

Mais au-delà des contenus eux-mêmes, il reste une invitation plus large à prendre le temps de regarder autrement ce qui nous entoure.

S’arrêter sur un détail. Interroger une évidence. Se demander ce qui a été décidé, et pourquoi.

Car le design ne commence pas dans ce que l’on voit, il commence dans ce qui rend les choses possibles.

Et souvent, il commence là où l’on ne pense pas à le chercher.

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