Ce qui m’a profondément marquée lors de ma visite de l’exposition Grottesco d’Eva Jospin au Grand Palais, c’est d’abord cette sensation d’être accueillie par l’œuvre elle-même. L’audioguide confié à l’artiste (sa voix, ses réflexions et ses images) donne une dimension rare à la visite : on ne découvre pas seulement des pièces, on entre dans une pensée. Il faut presque s’arrêter pour écouter, puis continuer, puis écouter encore, parce que son discours éclaire chaque parcelle de l’installation.
Mais avant d’entrer dans les détails, commençons par comprendre d’où vient cette pratique singulière.
Un parcours, une matière, une fascination
Éva Jospin est née à Paris en 1975 et diplômée de l’École des Beaux-Arts de Paris. Elle a d’abord exploré le dessin, la peinture et même rapidement l’architecture. À un moment donné, elle s’est tournée vers le carton comme matériau principal, non par hasard, mais par nécessité, curiosité et liberté.
Le carton, matériau humble et accessible, devient chez elle une matière noble. Elle l’empile, le découpe, le sculpte, le ponce et le stratifie. Ce processus manuel est laborieux, exigeant une patience infinie : une série de gestes répétitifs qui suffisent à lui donner volume, texture, profondeur. Là où d’autres sculpteurs choisiraient la pierre ou le bronze, elle fait surgir des architectures baroques, des forêts imaginaires et des grottes troglodytiques à partir de feuilles de carton juxtaposées.
Ce geste répété, ce rythme de production, reflète non seulement un savoir-faire mais une manière de penser : un travail qui se construit comme un paysage, couche après couche, comme si l’on « creusait pour faire apparaître l’image ».
Le carton : un monde à explorer
Dans Grottesco, une quinzaine d’œuvres se répondent. Certaines sont massives, d’autres détaillées au point que l’on voudrait s’approcher, regarder chaque coupe, chaque strate. Comme vous pouvez le voir dans les photos ci-dessous, on croise des grottes, des bétons sculptés, des arches, des ruines imaginaires, et partout cette sensation d’architecture minérale vue à travers le filtre de l’imaginaire.
Dans cette succession d’espaces, on passe parfois d’un volume monumental à une frise délicate, comme si l’exposition elle-même était un récit de formes. Une pièce comme Panorama, visible sous forme de demi-cercle, fait instantanément penser à une promenade. Elle offre un paysage que l’on traverse des yeux avant de tourner les talons et de le revoir dans une autre perspective.
Ce chemin fait de strates, de cavités, de hauteurs et de creux, prolonge la logique de mouvement qu’Eva Jospin développe depuis longtemps. La grotte, motif central de l’exposition, est à la fois source et métaphore : elle renvoie à cet espace d’origine où l’on entre et où l’on se transforme, quelque chose de proche à la fois du rêve et d’une géologie intérieure.
La broderie : couleur, relief et collaboration
Un autre aspect que j’ai particulièrement aimé est l’introduction de tableaux brodés sculptés. L’emploi de la broderie dans son travail n’est pas anecdotique puisque c’est une manière de réintroduire la couleur, la texture et un tissage plus fin dans un univers souvent dominé par la neutralité du carton.
Ces pièces ne sortent pas de ses seules mains. Pour elles, elle travaille avec des ateliers spécialisés, par exemple l’atelier Amal et les brodeurs de Chanakya, dont les savoir-faire en Inde se transmettent depuis des générations. Là encore, ce n’est pas une simple sous-traitance : c’est une collaboration artistique où l’artiste supervise, compose et orchestre l’assemblage des fils, des perles et des tissus.
Cette articulation entre ce qu’elle imagine et ce que des mains expertes réalisent donne une texture inédite à ses tableaux brodés. On y sent une tension entre le geste artistique et l’élan artisanal, entre la vision personnelle et le travail collectif.
Un regard sur l’écologie, la nature et l’artifice
Même si le propos n’est pas militant ou explicitement écologique, il y a chez Eva Jospin une manière subtile de penser notre rapport au vivant et à son imaginaire. Le carton n’est pas qu’un matériau pauvre : c’est une matière qui a connu des vies multiples, qui porte la trace d’un usage, d’un emballage, et qu’elle métamorphose en paysage, en structure ou en fresque.
Les motifs choisis (grottes, forêts, ruines…) semblent nous inviter à repenser notre place dans la nature autant que dans l’histoire de l’art. Ils rappellent l’illusion de la maîtrise, des jardins baroques aux cavernes naturelles, et le rôle de l’art comme espace de questionnement.







EvéCe que j’en retiens
Ce qui m’a touchée en visitant Grottesco c’est cette sensation d’être à la fois spectatrice et partie prenante d’un grand récit. La manière dont Eva Jospin lie les matériaux, les gestes, les savoir-faire traditionnels et les collaborations contemporaines donne au parcours une cohérence rare. On se retrouve à passer d’un monde à l’autre, à découvrir des détails que l’on n’avait pas vus, à revenir sur ses pas, à changer de regard.
Même si l’affluence était forte et qu’il n’est pas toujours simple de voir correctement certaines pièces, la richesse de l’ensemble mérite vraiment le détour. Et pour ceux qui n’auront pas l’occasion de s’y rendre avant la fin de l’exposition, il y a une multitude de détails, de gestes, de gestes d’artisans, de pensées et d’images qui valent la peine d’être partagés et explorés ici.
À propos de Maison Lacmé
Maison Lacmé crée des œuvres avec des artisans d’art pour faire naître des réalisations qui génèrent du dialogue.
Chaque création devient un langage entre la matière, le geste et ceux qui la découvrent.
Fondée par Cécile et Antoine Tauvel, la maison conçoit des projets où l’émotion rencontre le savoir-faire.
Antoine imagine, sélectionne les artisans d’art et donne vie aux idées.
Cécile rencontre, connecte et fait rayonner les créations.
Ensemble, ils accompagnent les entreprises, maisons de prestige, architectes d’intérieur et collectionneurs dans la conception d’œuvres qui racontent quelque chose du monde : des pièces porteuses de sens, de lien et d’échange.
Bonjour ! Je suis Cécile TAUVEL
Cofondatrice de Maison Lacmé, j’imagine des projets qui rapprochent artisans d’art, créateurs et maisons de prestige autour d’un même objectif : créer du dialogue à travers la matière.
Je suis aussi la voix du podcast Pop in !, où j’explore comment l’art éclaire nos vies.
Après plus de dix ans d’entrepreneuriat, je poursuis un engagement pour la transmission et la valorisation des métiers d’art.
Tags : Design, artisanat d'art, matière
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