Aujourd’hui, nous abordons le thème du processus créatif avec Ludovic Pessin, un artiste peintre dont le travail explore l’écriture, la trace et l’énergie du geste. Ludovic, par son approche unique, invite à ressentir plutôt qu’à analyser, et à se reconnecter à l’instant présent.
Dans cet. épisode de mon podcast Pop in !, il nous parle de son rapport à la toile blanche, de la place essentielle du geste et de l’intuition, et de la manière dont il inscrit chaque œuvre dans une dynamique de résonance et de sincérité. Ludovic nous dévoile aussi comment sa pratique a évolué au fil des années, passant du rouleau aux spatules, jusqu’à la peinture à mains nues.
C’est parti pour un échange autour du geste, du silence et de la création.
RDV dans deux semaines pour un second épisode : « Artiste et public : Une rencontre vivante avec Ludovic Pessin
Débutons avec ma question signature : quelle œuvre d’art vous donne la pêche ?
Je ne sais pas si une oeuvre d’art me donne la pêche, je dirais plutôt qu’elle me montre que je suis vivant, présent par sa résonance. Elle me met en mouvement intérieur. Très souvent, je le ressens somatiquement au niveau de la poitrine quand une oeuvre entre en résonance avec moi. Je pense notamment à l’artiste coréen Kim Tschang Yeul dont le travail avec la goutte d’eau est superbe par sa simplicité, son universalité et surtout son histoire. Ce grand peintre a été marqué par la guerre de Corée et les bombes qui tombaient du ciel, il a décidé par la suite de peindre des gouttes d’eau, symbole de vie, comme moyen de nettoyer la souffrance humaine. C’est magnifique. Quand on ne rentre pas dans le propos et que l’on s’arrête à la dimension esthétique, c’est juste beau. Quand on comprend la démarche, c’est superbe.
Comment vous sentez-vous face à une toile blanche ? Est-ce une confrontation, une invitation, ou autre chose ? Est-ce un espace de liberté ou un défi ?
Le rapport à la toile blanche, comme espace exploratoire, est encore une fois une question de résonance. Elle est une invitation à la création et ça c’est superbe. Cela nécessite une disponibilité, un état d’esprit propice à ce travail. Il peut y avoir des moments où je ne suis pas disponible pour cela, il faut accepter de laisser le temps faire dans ce cas. Ce n’est pas vraiment en soi un sujet d’inquiétude, il y a juste des moments propices à son exploration. La toile blanche est le moment antérieur au premier trait. C’est un espace offert, un espace libre. Beaucoup de personnes ont peur de cet espace dans leur quotidien parce que cela nécessite de se lancer, de faire le mouvement, de recommencer dans le sens d’un renouveau. Je trouve cela plutôt vivant et rassurant comme appel.
Se retrouver seul face à la toile blanche est une invitation à l’expression d’une introspection, c’est un questionnement qui s’opère, le blanc renvoie à l’énergie du vide, au grand espace dans lequel on ne sait pas toujours vers où aller. Je joue avec cet espace blanc. Lorsque je travaille sur toile j’appose un fond blanc, une épaisse couche de peinture qui est le démarrage de mon travail, qui représente à ma manière cet espace flottant, un silence dans mon propos, une mise en lumière de l’écriture. Le silence sublime le propos. Il n y a pas besoin d’en rajouter. Et il y a le blanc du papier que je trouve plus impressionnant que la toile, plus exigeant dans le contact en raison de sa fragilité, plus contraignant par sa taille aussi.
Lorsque nous avons échangé, vous avez dit que « tout est écriture, un récit qui nous dépasse ». Comment cela se traduit-il dans votre peinture ?
L’écriture pour moi n’est pas seulement ce mouvement cursif plein de sens qui nous sert à poser le langage. Mon propos est plutôt de dire tout ce que nous faisons, ce qui atteste de notre présence forme une écriture. Nos paroles, nos gestes, nos pensées, nos regards, nos respirations viennent écrire et contribuer à un récit, une histoire, la nôtre bien sur, mais globalement l’histoire qui nous dépasse et qui nous interconnecte, un récit qui retrace nos mondes individuels et collectifs. A chaque instant, nous écrivons, en fait nous écrivons continuellement. Pour répondre à votre question, je dirais que avec ma peinture je capte un de ces instants qui m’est propre sur lequel je mobilise mon corps, mes gestes, ma respiration, mon état d’esprit pour écrire à ma manière la trace de cet instant, dans l’instant. Il y est question d’énergie dans ce travail.
J’ai une série d’écritures dont le travail est fulgurant, porté par un geste réalisé en un instant et une autre série – les propagations – qui sont plutôt dans une approche contemplative. J’invite le public à passer au delà de la peinture, de ce média qui est celui que j’ai choisi, pour se questionner soi même sur sa propre écriture, voire son propre geste. Je peux aller jusqu’à à parler de responsabilité dans la manière d’être en vie. Avec ce travail, j’ai crée et je développe mon propre geste, ce travail à la main qui me met dans une sincérité totale dans le contact avec le support.
Le résultat n’est pas une finalité pour vous. Quelle place donnez-vous au geste et à l’intuition dans votre démarche ?
Le résultat n’est pas une finalité immédiate. Je préfère dans ma démarche parler de résultante plus que de résultat. Il ne s’agit pas d’un processus mécanique mais plutôt la combinaison de plusieurs facteurs, l’approche est plus complexe. Ce geste de la main, de mon bras, de mon corps vit probablement aussi en fonction de mon état intérieur et du contexte dans lequel je suis. Quand je parle de contexte, cela s’applique notamment lors de performances où la présence du public n’est pas neutre. Lorsque la main se pose sur la feuille par exemple pour un geste immédiat, fulgurant, il n’y a pas de place pour la pensée, la main agit par elle même, elle avance sur la toile ou le papier. C’est bien après que je regarde, j’analyse, je fais agir la pensée. C’est intéressant parce que toute la compréhension de mon travail se fait a posteriori. Je ne me suis pas levé un matin en me disant que j’allais travailler sur la trace et l’écriture. C’est une relecture qui m’a amené sur ce chemin. C’est mon corps qui agit le premier, derrière le corps il y a une forme d’intuition, d’évidence, de sincérité. Je crois beaucoup à la sincérité du geste.
Comment décririez-vous ce moment où vous « vous inscrivez dans l’instant » pendant que vous peignez ?
C’est un moment hors du temps, de présence à mon souffle, ma main, mon corps. Comme si je me retrouvais avec moi même dans ce qu’il y a de plus profond en moi. Je ne sais pas dire si c’est très vaste ou au contraire très focus comme une concentration sur un point. C’est difficile de qualifier ce moment, c’est au delà des mots. Parfois c’est le moment d’une fulgurance, quelque chose qui jaillit, notamment pour mes écritures, parfois c’est un moment méditatif et long, notamment dans ma série des traces et des propagations. C’est un moment de centrage.
Votre pratique a évolué avec des outils comme le rouleau, les spatules, puis vos mains. Pourquoi ces transitions étaient-elles importantes pour vous ?
Les évolutions dans mon processus de création se sont toujours opérées par surprise ou dans des situations de tension. Je n’ai jamais décidé d’un changement précis dans ma manière d’opérer. Ma période des rouleaux préparés est arrivée par hasard, à un moment où j’allais commencer un nouveau tableau dans mon atelier et j’aperçois en un coup d’oeil un rouleau. Il devait être là depuis des mois mais je ne l’avais jamais remarqué. Ce jour là, j’essaie, pour voir ce que pouvait faire cet outil et en saturant ce rouleau de peinture, je m’aperçois qu’il laisse des traces surprenantes sur la toile. A ce moment je comprends que tout mon processus de création est balayé et je démarre une nouvelle série que j’ai poursuivie pendant 3 ans.
Concernant mon travail à la main, c’est suite à une période de 2 mois de panne créative, période durant laquelle je ne souhaitais plus refaire ce que je faisais habituellement. Ce fut assez terrible, pas d’inspiration, j’ai cru que c’en était peut être fini. Je me souviens bien, je me suis assis dans mon fauteuil et je me suis posé la questions suivante ; Pourquoi tout ça, qu’est ce que je voulais faire ? M’est revenue en tête, cette parole que j’avais à 16 ans « un jour, j’aurai un lieu de musique, je peindrai et j’écrirai ». Sur la peinture, je complétais par: « je peindrai avec les mains ». Je me suis levé, j’ai pris de la peinture dans ma paume et le geste est venu tout de suite, une évidence.Cela a démarré comme cela et depuis 2017 j’avance avec cette approche.
La peinture avec les mains semble avoir modifié votre rapport à la matière et au public. Pouvez-vous partager cette expérience ?
Ce travail avec la main, avec mon geste, m’a sorti de l’atelier. Il y avait une évidence de partage à la fois de la production mais aussi du processus. J’avais envie de montrer cela avec un public mais aussi de me frotter à une nouvelle expérience pour laquelle j’allais asseoir de manière plus forte la dimension aléatoire de mon travail et la connexion avec moi-même.
J’aime échanger avec le public sur mon travail et ce qu’il porte. La peinture n’est pas une finalité pour moi, il s’agit d’une manière de transmettre un propos, quelque chose d’un ordre vibratoire. C’est intéressant d’aller au-delà de l’image.
J’ai aussi toujours été attiré par les calligraphes japonais qui posant un pinceau sur du papier se lancent dans une calligraphie. C’est à la fois physique, énergétique , il y a une transmission forte dans ces moments. Mon travail n’est pas de cet ordre mais il y a peut être un point commun sur l’énergie.

Bonjour ! Je suis Cécile TAUVEL
En 2012, j’ai co-fondé avec mon mari Antoine La Minut’Rit. Ensemble, nous avons fait croître cette conciergerie d’entreprise jusqu’à atteindre une équipe de 90 personnes, avant de la vendre en juin 2024 pour nous lancer dans un nouveau projet dédié à l’Art : Maison Lacmé.
Depuis novembre 2021, je suis également podcasteuse avec Pop in ! avec plus de 90 épisodes qui vous donnent la pêche. Je découvre avec mes invités comment un métier ou une passion peut transformer et illuminer le quotidien. Après une saison 2 dédiée à l’entrepreneuriat en couple, la saison 3 explore l’impact de l’art sur nos vies et sa capacité à nous émerveiller.
Tags : Art, peinture, création, toile blanche
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Vous mentionnez souvent la musique comme source d’inspiration. Quel rôle joue-t-elle dans votre processus créatif ?
La musique a une place essentielle que ce soit dans mon processus de création que dans ma vie. Je peins toujours en musique et avec le même album en fonction des séries. Aujourd’hui, je peins avec de la musique classique, j’ai beaucoup peint sur Bach, Debussy, Ravel, Fauré. Je suis très sensible aux cordes, aux frottements. J’ai un projet, qui j’espère, se concrétisera avec une violoncelliste et cela m’enthousiasme énormément. J’ai toujours voulu travailler avec des musiciens. J’ai aussi l’impression que ma série des écritures a aussi quelque chose de musical dans leur forme, dans le rythme qui peut se lire. On en revient au sujet de la vibration, de l’énergie. J’aimerais aussi savoir ce que mon travaille pourrait inspirer chez un musicien. C’est une piste que j’aimerais explorer.
Est-ce qu’il y a d’autres éléments, comme des lectures ou des lieux, qui nourrissent votre création ?
Dès que je peux je me rends dans des expositions. Je suis bien évidemment touché par des peintres ou des plasticiens mais il est aussi probable que ce sont les musiciens qui ont le plus d’impact sur mon travail pictural, peut être parce que mon travail est très lié au mouvement et à l’expression d’un mouvement qui m’est propre et que la musique m’y emmène par la main. La poésie me touche aussi beaucoup par le champ qu’elle ouvre, il y a une subtilité, du temps à prendre dans son assimilation, un travail sur le rythme, cela peut être fulgurant mais aussi très contemplatif. Et bien évidemment la danse.
En dehors des disciplines artistiques, je lis beaucoup de choses liées aux sciences, l’astronomie par exemple ou des textes à dimension spirituelle principalement zen.
En fait mon travail étant très lié à mon intériorité, je crois que tout est source d’inspiration parce que cela me traverse. Je fais le choix en revanche de retraduire cela dans un état d’esprit de quiétude lorsque je peins. Je ne peins jamais en état de colère ou d’énervement. Bien sûr cela peut être une énergie incroyable mais je préfère transmettre de l’apaisement, de la vitalité, un souffle apaisant.
Selon vous, qu’est-ce que votre processus créatif révèle sur vous en tant qu’artiste et sur votre manière d’interpréter le monde ?
Je crois que ce qui a été le plus révélateur s’est opéré à la relecture de mon propos et plus précisément de la série des traces. Dans ce travail, il y avait une place forte laissée au silence, au vide et toute une interdépendance colorée dans la construction des traces sur la toile. J’ai couché sur la toile quelques clés de lecture de manière spontanée et inconsciente qui ont conforté mon choix de m’impliquer dans le bouddhisme zen. La peinture est pour moi intégrée dans un cheminent profond.
Ressources complémentaires sur Ludovic :
- Site de Ludovic Pessin
- Instagram de Ludovic
- Linkedin de Ludovic
- L’épisode avec Pauline Pons (c’est elle qui m’a conseillé de parler avec Ludovic).
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